La population française vieillit. Si aujourd’hui, plus d’une personne sur cinq a 65 ans ou plus, force est de constater que la place des seniors dans la société manque de visibilité, voire de représentativité.

La crise sanitaire a mis en lumière l’isolement des personnes âgées et globalement de celles qui sont en situation de dépendance. Elle a également permis de partager plus largement les problématiques générales liées au vivre ensemble et à l’image de la vieillesse dans nos sociétés occidentales.

Lutter contre l’isolement et la mise à l’écart des personnes âgées me semble être, et peut-être encore davantage aujourd’hui, une priorité. L’art et la culture sont à la fois des témoins et des pistes de solutions de ces phénomènes sociétaux.

Donner de la vie aux années

QUELLE PLACE POUR LES PERSONNES ÂGÉES AUJOURD’HUI ?

Ces dernières décennies, nous avons pu observer d’importants changements démographiques, sociaux et culturels en Occident. Une des conséquences de ces évolutions est l’effacement progressif des personnes âgées des questions et de l’espace publics. Ce phénomène d' »invisibilisation » s’explique par une multitude de facteurs aussi divers que complémentaires, qui convergent vers l’idée selon laquelle l’utilité sociale et économique d’une personne (donc implicitement sa valeur) est inversement proportionnelle à son âge.

Cette idée étant infusée dans la majorité des esprits, on aurait presque tendance à oublier que chacun d’entre nous a une chance de vivre au-delà de 65 ans (79,8 ans pour les hommes et 85,7 ans pour les femmes en 2019).

La représentation sociale de la vieillesse est à la fois culturelle et historique. De nombreuses personnes, dans différents domaines de recherche, se sont déjà penchées sur les tabous de la vieillesse et ont décortiqué ce sujet sensible. Elles mettent en évidence une lente mais avérée exclusion des seniors et la nécessité de réfléchir à leur prise en charge. (Je mets à disposition plusieurs liens en bas de l’article.)

Au début du siècle dernier, il était courant de vivre à trois générations sous un même toit. Aujourd’hui les personnes âgées vivent majoritairement seules si elles ne sont pas en institution. Seules pour plusieurs raisons : décès du conjoint, perte d’autonomie, précarité, éloignement familial, incompréhension et rejet « générationnelle », etc. Les conséquences psychologiques et sanitaires pour ces personnes sont très lourdes et malheureusement très souvent minimisées voire occultées. On pourrait y voir une forme de déni global qui viendrait à faire croire qu’on renie l’idée même de vieillir. Il n’y a qu’à observer l’engouement pour les crèmes et la chirurgie « anti-âge ».

Il s’agirait alors, pour contrebalancer cet aveuglement presque « admis » socialement, de redonner de la valeur aux années, de restituer une image positive de la vieillesse dans l’optique de faire société à tous les âges de la vie.

L’ACCÈS AUX ARTS ET A LA CULTURE POUR LES PERSONNES ÂGÉES

L’isolement de ceux que l’on appelle nos aînés se manifeste dans toutes les sphères de la vie courante, et, l’accès aux arts et à la culture n’est pas épargné par cette problématique. Si l’offre culturelle sait s’adapter à ses publics, elle ne semble pas être très innovante en ce qui concerne les personnes âgées. Néanmoins, on peut observer l’existence d’une culture du « troisième âge » qui s’apparente à un festival des clichés et encourage le cloisonnement de ce public. Accordéon et loto sont toujours l’apanage des associations et des établissements accueillant des personnes âgées.

A ce point de l’article, je souhaite préciser que l’on est considéré comme senior à partir de 60 ans. Il apparaît évident qu’une personne de 60 ans n’aura pas les mêmes pratiques culturelles qu’une personne de 90 ans pour des raisons tout aussi évidentes que particulières. Toutefois, l’âge des seniors est un critère moins important que leur autonomie (cf : classification des personnes âgées). C’est en partie pour cela que l’on explique la distinction entre seniors actifs et seniors dépendants.

En outre, on observe que les personnes âgées passent plus de temps devant la télévision que dans les institutions culturelles. Ceci peut notamment s’expliquer des deux côtés de part :
– des problématiques d’accessibilités pour les institutions : aménagements de rampes, d’ascenseurs, dispositifs de médiation adaptée, utilisation de micros et d’écrans, etc.
– une appréhension des seniors relative à leurs aptitudes physiques mais aussi possiblement relative à une mise en retrait face à une culture qui n’est « plus de leur temps ».

Il est important de nuancer quelque peu ces propos par le fait que beaucoup de « jeunes seniors » maintiennent leurs activités de loisirs auxquelles ils étaient habitués. Notamment les personnes avec un niveau de vie plus élevé qui continuent d’aller au cinéma et à l’opéra par exemple. Pour les personnes moins aisées et moins autonomes on pourrait penser que les institutions culturelles voudraient et/ou pourraient s’adapter davantage.

Il est intéressant de se questionner sur les facteurs, à l’exception des raisons de santé, qui feraient qu’avec l’âge, les pratiques culturelles ne semble plus être une possibilité de loisir comme une autre. Pourtant, les arts sont un levier essentiel dans le processus de socialisation de manière générale et de ré-enchantement de la vieillesse en particulier.

ré-enchanter la vieillesse

FAIRE AVEC ET POUR, UNE LOGIQUE PARTICIPATIVE

Il apparaît nécessaire aujourd’hui de donner de la valeur à la vie, « jusqu’au bout » et à toutes ses étapes, de s’adapter aux caractéristiques des âges sans pour autant les segmenter, mais plutôt en créant des ponts qui puissent les relier. Dans ce processus, l’humilité est une posture à privilégier, pour éviter de penser à la place des personnes qui ont une expérience plus « longue » de la vie ou de s’y substituer sur la base de préjugés. L’idée étant d’échanger et de recueillir les envies et les besoins des personnes âgées.

Un des objectifs de TIA ! dans ses projets en EHPAD est de participer activement à réduire l’isolement des personnes âgées grâce aux arts : par le biais de la contemplation comme de la pratique. C’est ce que propose le projet Mémo – Choses dont il faut se rappeler, en cours à l’EHPAD Les Grands Chênes de Joué-Lès-Tours.

A titre personnel, il me semble que nous devrions revaloriser le(s) rôle(s) social(aux) des seniors et plus largement de redorer l’image de la vieillesse. Longtemps, et dans de nombreuses cultures, un rôle de « sage » leur a été conféré. Retiré petit à petit au fur et à mesure de l’éclatement du foyer multi-générationnel, ce dernier aurait, de mon point de vue, toute sa légitimité à être mis en valeur. Non pas à cause d’une hypothétique sagesse universelle liée au nombre d’années, mais bien par l’opportunité d’échanger et de transmettre une mémoire individuelle et collective.

Dans cette logique, il me semble primordial de valoriser le lien intergénérationnel et d’encourager l’expression des aînés. En faisant se côtoyer diverses générations, on observe souvent des échanges émouvants, remplis de sens et de bienveillance. Il y a quelques années, j’avais eu la chance de mettre en place des cafés-philo intergénérationnels au sein de l’EHPAD dans lequel je travaillais. J’ai souvent été touchée et heureuse de voir que les enfants et les résidents trouvaient naturellement des sujets sur lesquels échanger et argumenter. Et de constater que ces moments étaient aussi précieux que nécessaires dans le maintien (pour les aînés) et l’apprentissage (pour les enfants) de la confiance en soi.

COMBATTRE LES CLICHES

Si les projets culturels intergénérationnels rencontrent souvent du « succès », c’est parce-que l’environnement dans lequel ils se déroulent est propice à l’ouverture : un cadre bienveillant, un espace de parole libre et sécurisant ou chacun peut s’exprimer sans crainte d’être jugé. Combattre les clichés me semble être une des principales clés pour ré-enchanter « la vieillesse ».

Ces clichés sont bien souvent liés à l’idée de la mort, extrêmement taboue dans notre société et aussi fortement liés à la perception négative des corps vieillissants. Apprendre à vivre et à travailler avec l’idée de la mort permet d’ouvrir le champ des possibles et de donner toute son importance au moment présent. Travailler avec les personnes âgées invite à oser, à stimuler l’imagination et à comprendre que, malgré les maladies et les troubles liés au grand âge, on peut toujours espérer sourire, apprendre de nouvelles choses, rencontrer de nouvelles personnes et éprouver des sensations, des sentiments, des envies… vivre !

Si je parle de combat (contre les clichés) c’est qu’il faut mesurer l’importance de la difficulté éprouvée par les personnes âgées et leurs entourages, qu’il s’agit bien là d’une véritable problématique sociale et sociétale qui nous concerne tous.

Il y a quelques années, j’ai découvert une bande-dessinée qui s’attaque à un bon nombre de clichés sur la vieillesse, avec humour et bienveillance : « Les vieux fourneaux » (Wilfrid Lupano (Scénario)Paul Cauuet (Dessin – Couleurs)). Chaque tome est un pur régal et démontre que chaque « vieux » (terme ici entendu avec beaucoup d’affection) a un vécu, une histoire à partager et à continuer d’écrire. Je ne saurai que vous conseiller la lecture de cette oeuvre qui a, en partie, été adaptée au cinéma.

Par cet exemple, force est de constater que les arts et la culture peuvent également contribuer à redonner du sens et de la valeur à ces années en illustrant et en donnant à voir une autre image de la vieillesse.

Il ne s’agit pas là d’occulter les véritables difficultés rencontrées dans la construction et la mise en place de projets artistiques et culturels en direction des seniors mais bien d’encourager à comprendre et à œuvrer pour maintenir l’intégrité de tout à chacun. Comme souvent, il s’agit bien de façon de percevoir les choses et leurs environnements, et il en va de notre responsabilité individuelle comme collective de parvenir à améliorer les conditions de vie de nos aînés.

Hélène Voinson pour Take It Arty !

Sources

Je vous invite à consulter ces sites qui approfondissent les thématiques abordées dans cet article.

Représentation sociale de la vieillesse
https://www.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2008-3-page-22.htm#
http://www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/6807/expcol_2015_chutes_02com.pdf?sequence=9
Données et statistiques démographiques
https://www.insee.fr/fr/statistiques/4281618
http://www.observationsociete.fr/population/evolution-esperance-de-vie.html
Isolement des personnes âgées
https://www.capretraite.fr/blog/style-de-vie/mieux-comprendre-causes-de-lisolement-personnes-agees/
https://chaire-philo.fr/wp-content/uploads/2016/03/Soins_Vieillesse.pdf
Autres ressources
http://www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/6807/expcol_2015_chutes_02com.pdf?sequence=9
https://www.cairn.info/revue-empan-2003-4-page-54.htm#

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