Nous avons beau être isolés, nous sommes tous réunis. Réunis par les informations, par les émotions, nos besoins vitaux et notre sensibilité. Par nos questions, nos doutes, notre désarroi et nos rêves. Réunis aussi par un élan incroyable de solidarité, qui croît et perdure au fil de ces semaines de confinement.

En ce mois d’avril, le plus étrange de toute mon existence, deux mots ont particulièrement ponctué mon quotidien, comme le vôtre peut-être : masque et mort. Ces deux mots ont tous les deux plusieurs sens, acceptions, objets. Et (bien) bien avant la crise sanitaire liée au COVID19, ils étaient déjà réunis, et ce, dans beaucoup de cultures, notamment dans les traditions rituelles, dont celles ayant attrait à la mort. Les anthropologues considèrent généralement que les rituels funéraires sont un des fondements du passage à la civilisation.

Le masque funéraire de Toutânkhamon, appelé aussi masque d'or de Toutânkhamon, est le masque funéraire découvert le 28 octobre 1925 dans le tombeau de Toutânkhamon lorsque l'archéologue britannique Howard Carter ouvre le sarcophage contenant la momie de ce pharaon.
Masque funéraire de Toutânkhamon

Le masque, objet sacré

Le mot masque regroupe une multitude de significations. Même s’il est tentant de commenter la pénurie de FFP2 et tous les déboires politiques qui y sont liés, ce qui nous intéresse ici, c’est le masque en tant qu’objet culturel. Celui qui désigne un faux visage de carton peint, de tissu, etc., dont on se couvre la figure pour se déguiser, faire perdurer ou dissimuler son identité. Le masque comme objet et symbole culturel sacré : le masque rituel.

Actuellement, nous pouvons dater l’utilisation de masques rituels au néolithique. La découverte en 2019 en Israël, d’un masque de pierre datant de 9000 ans montre qu’il y avait déjà bien un usage de ces artefacts. Les archéologues ont précisés qu’il a pu être porté (il y a des trous sur les côtés), mais qu’il a été probablement plus utilisé sur des totems (au vu du poids).

Ce qu’il faut entrevoir, c’est que c’est à cette époque que l’on note le développement expansifs de rites spirituels, en lien avec la nature, l’homme et la naissance de mythes. Tous ces rituels sont liés à l’organisation de sociétés (chefs, clans, sédentarisation…), donc à la naissance de « cultures » (au sens ethnologique).

Annoncée lors d’une conférence de presse par les membres de l’ Israël Antiquities Authority cette découverte relance l’intérêt pour ce type d’artefacts qui signent, avec la figuration du visage humain, une nouvelle étape de l’évolution de l’homme. La première présentation au public de 12 de ces masques néolithiques avait eu lieu lors d’une exposition à Jérusalem en 2014, Face to face . Ces masques de pierre calcaire, dotés de trous pour l’accrochage, et d’orifices pour les yeux et la bouche, présentent un nez et une dentition sculptés.
Masque de pierre du Néolithique

On retrouve l’usage de masques, dans toutes les périodes de l’Histoire dans les sociétés traditionnelles d’Afrique, d’Amérique ou même de l’Europe rurale jusqu’au XXe siècle. Utilisés dans de nombreux rituels : chasse, combat, célébrations, incantations (chamanisme), les masques en pierre ont vite laissé la place aux matières « portables », donc plus légères, mais toujours chargées de sens : cuirs de peau, plumes, plantes, etc.

Les masques, leurs compositions, leurs utilisations et leurs significations forment un univers passionnant. Je glisse quelques références bibliographique en fin d’article.

Voici quelques exemples visuels des 5 continents (de gauche à droite et de haut en bas) :
– Masque de cérémonie du Vanuatu
– Masque en platine de l’Équateur
– Masque du Pérou
– Masques en bois de Pologne
– Masque, Schemenlaufen d’Autriche, 2016
– Masques tibétains
– Masques Gèlèdé des Nagôs au Bénin (Le continent africain est vraiment réputé comme LE continent des masques)

Il me plaît à penser que nos masques actuels ont également une valeur sacrée, notamment incarnée par l’intention de solidarité humaine. Le fait qu’ils soient majoritairement confectionnés de manière artisanale et en tissus par et pour la population relève sensiblement du rituel. L’actualité fait que leur utilisation fait également partie des rites funéraires…

Masques mortuaires, masques funéraires et rituels de deuils

Les masques ont beaucoup été utilisés, et le sont encore (davantage dans les civilisations archaïques) dans les rites funéraires. Il y a une subtile différence à noter entre masque funéraire et masque mortuaire.

Le masque mortuaire est un moulage du visage du défunt, réalisé peu après sa mort. Il permet notamment de garder une image fidèle et en trois dimensions de la personne. Par exemple, ci-dessous, le masque mortuaire de Napoléon Ier (qui a d’ailleurs une histoire tout à fait passionnante). Il est souvent laissé avec le défunt sur son lieu de repos éternel. Au-delà du masque il y a également la forte tradition des gisants, dont c’est tout le corps qui est moulé.

Masque mortuaire de Napoléon par Antommarchi, exemplaire original exposé au musée de l’Armée.

Le masque funéraire quant à lui, est réalisé sans moulage. Il est déposé ou non avec le défunt dans sa sépulture. Les masques funéraires les plus célèbres sont ceux retrouvés dans les tombeaux égyptiens, comme celui de Toutankhamon, dont j’ai mis une photo au début de l’article.

Les rites funéraires sont multiples, ils recouvrent un ensemble de gestes, de rites et de paroles. Il est intéressant de noter que dans certains pays, tribus, cultures on observe une différence entre funérailles et obsèques, par rapport aux cérémonies liées à l’accompagnement des derniers instants, au traitement du corps et au deuil. Chaque rite est lié à la vision et aux croyances concernant la mort elle-même : survivance, résurrection, monde des morts, etc.

Il existe des milliers de traditions funéraires et donc autant de significations dans l’utilisations des masques dans celles-ci. Dans l’ensemble des cultures passées ou présentes, où un masque est présent, on comprend que le rite funéraire tient une place prépondérante : il vient rendre hommage au défunt et resserrer le tissu social de « ceux qui restent ». Un rite funéraire est alors un « rite de passage », il y a quelque chose après. (Ce « quelque chose » varie selon les croyances).

Le masque funéraire et/ou mortuaire sert donc à personnifier et à accompagner le défunt dans son voyage vers et dans l’au-delà, à lui conférer des pouvoirs, des moyens de communication ou à rappeler son rang social dans le monde des vivants. C’est le cas en Egypte notamment où, en plus du masque, on prend soin de déposer tout un tas d’objets pour que le défunt puisse se défendre, se battre, réussir des épreuves…

Comment parler des masques funéraires sans aborder le Mexique ? Là aussi, il y a pléthore d’informations ! Leur importance dans les rites funéraires est telle, qu’elle a même contribué à la tradition étasunienne d’Halloween. La présence de masques mortuaires dans cette région remonte aux Mayas. Ils étaient réservés au personnes très importantes telles les rois, par exemple le roi K’inich Janaab’ Pakal Ier dont la tombe, avec le masque mais aussi toutes les parures et objets funéraires, a été reconstituée :

Reconstitution de la tombe du roi K’inich Janaab’ Pakal Ier

Le masque mexicain appelé « calavera » est donc rattaché à la tradition très récente (début XXe) du Jour des Morts. Ce sont des rituels de commémoration des défunts, relativement festifs. Les masques sont créés pour devenir des offrandes, des parures ou « déguisements » ou pour représenter les défunts. On en retrouve de toutes les matières en fonction de leur usage.

Calavera en sucre (Musée d’Art Populaire de Mexico)

Le masque « Calavera » est à la fois :
– un objet de personnification personnelle : il représente un défunt en particulier,
– un emblème collectif : il représente le symbole du Jour des morts,
– un support de communication avec l’au-delà : il sert d’offrande, invite l’esprit…

En Europe, on remarque cependant que les masques mortuaires n’ont pas été laissés avec la personne défunte, surtout quand celle-ci était célèbre. Les masques ont été exposés dans les bibliothèques notamment. Le masque tient alors un rôle « commémoratif » historique. Il s’agit d’un « objet » de postérité. Comme celui, par exemple de Sir Isaac Newton ou encore du compositeur Beethoven :

Sir Isaac Newton
Ludwig Wan Beethoven

En Europe toujours, l’art du masque, l’art de la trace a peu à peu disparu de notre culture. Les derniers connus en France sont possiblement ceux d’Edith Piaf et de Jean Cocteau (décédés en 1963). Ils ont été moulés pour la « postérité ».

le rite funéraire et le port du masque à l’heure de la pandémie

Dans notre société française, parler de la mort est devenu tabou. La mort, aujourd’hui plus que jamais, fait partie du domaine de l’intime, du personnel. Sûrement lié à l’essor de l’individualisme, on ne sait plus tellement comment vivre le deuil, y a-il encore une tradition ?

On laisse ce sujet aux religions et à l’appréciation de chacun. Si bien que ce processus essentiel à la santé mentale de tout individu devient souvent très compliqué à vivre, tant il est devenu une affaire personnelle.

« Notre époque ne veut plus faire comme avant. Mais elle n’arrive pas à inventer autre chose. »

Damien Le Guay, propos recueillis par Youki Vattier dans son livre « Réenchanter la mort » (Actes sud/Kaizen)

Si l’on ne sait plus vraiment comment vivre son deuil, la mort est toutefois très encadrée juridiquement. Et, à moins de s’y intéresser vraiment, tous ces aspects nous rattrapent au « moment venu ». Pourquoi tant « effacer » le questions liés à la mort ? Je ne suis pas convaincue que le fait d’éluder le sujet nous aide à mieux nous y préparer.

J-Michel Basquiat

Les masques n’ont plus tellement « d’utilité » à l’heure de la photographie et des souvenirs instantanés. Et nous avons aussi notre jour des morts, férié qui plus est. Quelles traditions faisons-nous perdurer ? Quelles traditions inventons-nous ? Comment honorons-nous le souvenir de nos défunts.

Il me plaît à croire que l’on ne meurt vraiment que lorsque notre souvenir disparaît. Autrement dit quand notre souvenir n’est plus commémoré, ni même rappelé individuellement. C’est, d’une certaine manière, l’utilité de ces masques funéraires et mortuaires. Ces personnes ne meurent « jamais » dans la mesure où leur souvenir est immortel et conservé grâce aux masques (ou aux gisants).

Avec cette actualité éprouvante, et le décompte journalier des morts de la pandémie, on est quelque peu « forcé » de se pencher sur la question. En tout cas, il est plus difficile de ne pas y penser et d’y réfléchir en dehors de son individualité. A l’heure où des patinoires ou des marchés (comme celui de Rungis), sont transformés en morgue, comment la mort est-elle envisagée collectivement ?

Ce sont les proches des défunts qui portent des masques, lors des très brèves cérémonies à l’auditoire restreint. Les veillées mortuaires ne sont plus autorisées, on badigeonne les cercueils de solutions javellisées… Nos morts, à l’heure de la pandémie, qui sont-ils ? Sont-il un proche, un être aimé, une victime ? Ceux qui restent ont-ils pu « dire au revoir », récupérer des affaires à l’hôpital ? Y a t’il eu jusqu’à présent une minute de silence collective pour toutes ces personnes décédées dans les conditions qu’on devine ?

Il est intéressant de rappeler, ici et maintenant, que les cérémonies funéraires, le fait de prendre soin de ses mourants, de les accompagner, de les enterrer, est une des caractéristiques fondatrices d’une civilisation.

Magritte – L’avenir des statues

Je souhaitais terminer cet article rempli de questions, sur une citation d’un artiste que j’affectionne particulièrement qui remet les choses en perspectives.

L’homme est moins lui-même quand il est sincère, donnez-lui un masque et il dira la vérité.

Oscar Wilde, Artiste, écrivain (1854 – 1900)

Pour aller plus loin, conseils de lecture et sources

L’idée de cet article est venue à moi spontanément. Je n’ai fait qu’effleurer le sujet tant il est tout à fait passionnant, riche, surprenant ! Pour aller plus loin, si le thème de cet article vous parle et que vous souhaitez y apporter votre contribution, j’en serai honorée.

Le conseil de lecture : « Réenchanter la mort » de Youki Vattier aux éditions Actes sud / Kaizen.

Quelques sites internet qui peuvent vous permettre d’explorer les sources (en plus des liens cliquables dans l’article) sont dans le dossier PDF à télécharger.

Article écrit par Hélène Voinson pour TIA !

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