Mardi 13 octobre, j’étais invitée à la Rentrée culturelle de la Communauté européenne d’Alsace (CEA) sous le chaleureux chapiteau de Graine de cirque, un lieu emblématique de la transmission artistique à Strasbourg.
Monsieur Olivier Mérot, Directeur du service Culture & Patrimoine à la CEA, a organisé pour cet événement une table ronde, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, sur le thème : « Comment la culture peut-elle maintenir et amplifier la participation des seniors dans la vie de la cité ? ».

Stève Duchêne, moi-même, Christophe Humbert, Olivier Mérot
Crédit photo : Rémy Rebaudo pour la Collectivité européenne d’Alsace
Monsieur Mérot, nous a réuni, Stève Duchêne, fondateur de la société Corbeline avec laquelle il accompagne les organisations dans leur développement, Christophe Humbert en sa qualité de sociologue et chercheur spécialisé dans l’étude des seniors, et moi-même autour d’une problématique qui nous a permis de croiser nos regards.
Pour aborder cette vaste question qui lie autonomie et culture, plusieurs angles ont été abordés :
– l’isolement des personnes âgées
– l’aller vers
– les freins et leviers des démarches d’accessibilité culturelle
Les personnes âgées : une population hétérogène
Il est important de souligner que lorsque l’on parle de seniors / personnes âgées / aînés, on s’adresse à des personnes qui ont entre 60 et 130 ans. Ce public recouvre une réalité vaste et hétérogène qu’il s’agit de prendre en compte dans ses particularités. Une personne de 70 ans vivant chez elle en toute autonomie, n’a pas le même rapport à l’offre artistique qu’une personne de 90 ans vivant en EHPAD. A cela viennent s’ajouter d’autres facteurs importants : le lieu de vie – ville ou campagne, personne isolée ou en famille, les revenus et les liens sociaux, pour ne citer qu’eux.
Christophe Humbert l’a d’ailleurs souligné : les seniors de 60 ans aisés et vivant dans les agglomérations sont les plus grands « consommateurs » d’opéras et de musées…
Cette diversité amène les structures culturelles à repenser leur communication mais aussi leur offre : comment toucher ces publics dans toute sa diversité ? En proposant une programmation et des horaires aménagés par exemple, mais aussi des dispositifs d’écoute.

Je me souviens très bien, il y a 10 ans de cela, lorsque j’étais chargée de projets d’animation en EHPAD, d’avoir eu la chance de proposer aux résidents des sorties spectacles l’après-midi grâce à la programmation « à la bonne heure » de l’espace culturel strasbourgeois Django. Dans mes souvenirs, ces horaires permettaient aussi aux plus jeunes d’avoir l’occasion d’assister à des concerts ou des pièces de théâtre, créant du même fait des rencontres intergénérationnelles.
Si les structures culturelles ont tout intérêt à prendre davantage en compte cette population grandissante, il y a tout un travail de promotion de l’offre culturelle qui passe, entre autres, par une nouvelle approche de la médiation culturelle qui prend aussi tout le volet davantage psychologique de l’enjeu.
Dans mon travail, je note que les personnes âgées en perte d’autonomie ou en situation de dépendance, ont « peur » de sortir pour diverses raisons : la peur de déranger, l’incontinence, la surdité… une multitudes de facteurs qui nous amènent à repenser le fameux « aller vers ».
De l’accès à la participation

L’accès à la culture pour les personnes qui en sont éloignées pour des raisons de santé est le leitmotiv de Take It Arty ! En effet, depuis sa création, j’expérimente des dispositifs de médiation, je suis sur le terrain – en EHPAD pour ma part – pour observer les us, essayer de comprendre les besoins et tenter de déceler et de débloquer les freins. Et même si chaque établissement, chaque personne est différent.e, il y a des similitudes qui peuvent guider nos savoirs – faire et être, que l’on travaille en structure ou à domicile, qu’on soit soignant, artiste, amis / famille ou encore aidant.
Au fur et à mesure des années et des projets, j’ai noté que l’ « aller vers » était nécessaire mais pas suffisant. Les personnes âgées en EHPAD nécessitent d’être mises en confiance, écoutées et entendues. L’ »aller vers » ne doit pas omettre que certaines personnes n’ont tout simplement pas envie, sur le moment ou de manière générale. En outre, et c’est essentiel de le comprendre, la vie en communauté, dans un établissement médicalisé empêche parfois la participation. Avoir accès : oui, pouvoir le faire… une toute autre histoire ! On parle de conditions très concrètes : mobilité, accessibilité, organisation des établissements, disponibilité des équipes, partenariats avec les acteurs culturels.
Petit à petit, j’ai transformé la démarche d’ « aller vers » ces personnes en « faire avec » elles. Comme l’a également souligné Stève Duchêne, cette approche est plus lente et fonctionne à l’expérience. Elle nécessite de s’adapter, de prendre contact avec les professionnels qui les entourent dans leur quotidien, de prendre en compte leurs envies mais aussi leurs contraintes et de créer avec eux, le ou les espaces qui accueille.nt leurs expressions, leurs goûts et leur histoire.
Reconnaître les aînés comme acteurs de la vie culturelle
Les personnes âgées ne sont pas seulement des bénéficiaires auxquels on propose des activités. Elles sont porteuses de savoirs, de récits, de pratiques et de points de vue qui ont leur place dans l’espace public. Cela implique de leur donner une véritable capacité d’initiative et de rendre possible l’expression de leurs droits culturels.

Les droits culturels font partie des droits humains. Ils reconnaissent à chacun la liberté de construire son identité culturelle, d’exprimer ses références, de partager ses savoirs et de participer à la vie culturelle de son choix. La Déclaration de Fribourg de 2007 en constitue un texte de référence.
En EHPAD, ils invitent à faire davantage que proposer des activités et de permettre à chacun de choisir ce qu’il souhaite découvrir, pratiquer ou transmettre, tout en respectant son droit de ne pas participer.
Concrètement, cette approche encourage la co-construction de projets artistiques, la prise en compte des envies des résidents dans les choix de programmation et l’ouverture vers les lieux culturels du territoire. Elle implique aussi de rendre les propositions accessibles et de faire une place à la diversité des expressions et des points de vue.
Dans les projets que j’imagine, je m’appuie sur cette boussole à la fois éthique et organisationnelle que sont les droits culturels. Ils sont interdépendants et se renforcent mutuellement. Un même projet artistique peut mobiliser plusieurs droits culturels simultanément.

Un projet comme ANIMA, mené actuellement au sein de l’EHPAD Bethesda Arc-en- Ciel, peut mobiliser plusieurs droits culturels simultanément :
- reconnaître et valoriser les histoires personnelles, les goûts, les savoir-faire et les pratiques culturelles des résidents (identité culturelle) ;
- permettre la découverte de nouvelles pratiques artistiques, textiles, philosophiques ou culinaires (éducation et formation) ;
- favoriser l’expression des envies, des opinions et des imaginaires à travers les cafés philo, les ateliers de création et le Cabinet des envies (participation à la vie culturelle) ;
- encourager les rencontres avec des artistes, les sorties culturelles et les échanges avec l’environnement extérieur (accès aux patrimoines culturels) ;
- associer les résidents à la conception et aux orientations des projets, notamment à travers le comité artistique (participation aux décisions et coopération culturelle) ;
- faire dialoguer les cultures, les générations et les expériences en créant des occasions de transmission et de partage avec les professionnels, les proches et les partenaires du territoire (connaissance et respect des autres cultures).
La culture comme lien et liant
Des projets pensés par et pour ces publics peuvent créer des rencontres entre générations, entre habitants et artistes, entre établissements médico-sociaux et lieux culturels. Stère Duchêne a rappelé l’importance de travailler en réseau et d’expérimenter entre professionnels des différents secteurs. Un EHPAD et une structure artistique sont deux entités bien différentes, aux fonctionnements et codes parfois opposés. Notre rôle est de créer des liens entre ces univers, de traduire leur langage et de leur permettre de s’enrichir mutuellement.
L’enjeu est aussi de rendre les personnes âgées visibles dans la vie culturelle locale, y compris lorsqu’elles vivent en EHPAD ou ont des
difficultés à se déplacer dans la vie quotidienne (pour diverses raisons nous l’avons vu précédemment).
Par exemple, le projet Momentum a permis aux résidants de l’EHPAD Niederbourg de devenir commissaires d’expositions et d’échanger directement avec le FRAC Alsace pour co-concevoir une exposition d’art contemporain dans leur établissement. Cette exposition a accueilli des personnes de l’extérieur, d’autres établissements de santé et des scolaires !

La participation ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes présentes, mais à la place qui leur est réellement accordée dans les décisions, la création et la vie collective.

La rencontre s’est achevée par un magnifique spectacle des élèves de l’école de cirque ! Un grand merci à la CEA pour leur accueil et leur implication pour le rayonnement de la vie culturelle sur le territoire alsacien !
La nouvelle programmation culturelle alsacienne est à retrouver ICI.
Hélène Voinson
