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Culture & Santé en Europe : la culture comme soin du lien

L’Europe appelle à considérer la culture comme un déterminant de santé. En France, la nouvelle convention Culture & Santé s’inscrit dans cette même dynamique. Mais que signifient concrètement ces grandes orientations pour les personnes âgées en perte d’autonomie ?

Ce rapport du groupe d’experts européens “Culture et Santé” (Méthode ouverte de coordination) affirme que la participation culturelle est un déterminant majeur de santé au même titre que l’activité physique ou une alimentation équilibrée. Les arts ne sont plus un luxe : ils sont un levier de santé publique, d’inclusion sociale et d’innovation démocratique.
>> résumé entier en français à lire ICI

Le rapport européen Culture & Santé : le moment est venu d’agir pose une idée simple et aujourd’hui évidente : la culture améliore la santé. Non seulement la santé mentale, mais aussi la santé physique, cognitive et sociale, dans le sens où il permet de se sentir plus intégré.

Participer à une activité artistique, chanter dans une chorale, visiter un musée, peindre, écouter un poème… autant d’actes qui favorisent le bien-être, réduisent l’anxiété, renforcent le lien social et l’estime de soi.

Projet artistique Mémo imaginé par Take It Arty ! avec l’artiste Camille Lebègue à l’EHPAD Les Grands Chênes de Joué-lès-Tours en 2020-2022.

Ce rapport appelle à reconnaître la culture comme un comportement favorable à la santé. Il propose la création d’une stratégie européenne, d’un observatoire dédié, et d’une coopération accrue entre les secteurs du soin, de la culture et du social. Il s’agit de promouvoir la coopération et la reconnaissance des acteurs des secteurs culturels et sanitaires.

Mais au-delà des chiffres et des programmes, il affirme surtout une vision :

La santé n’est pas seulement l’absence de maladie, c’est la capacité d’exister, de créer, de partager et d’être en lien.

Face à la crise de la santé mentale, au vieillissement de la population et à la fragmentation sociale, la Commission européenne place Culture & Santé au cœur de ses priorités 2024-2029. 87 % des Européens estiment que les activités culturelles améliorent leur bien-être (Eurobaromètre 2025).

Projet artistique de Tania Moisan « Chacun fait son cinéma » à l’EHPAD Caritas. Strasbourg 2017

La France a signé sa nouvelle convention Culture & Santé en juillet 2025. Santé mentale, inclusion du handicap, droits culturels : les priorités sont les mêmes. Le texte reconnaît la culture comme un droit citoyen, y compris, et surtout, pour les personnes en situation de vulnérabilité.

Cette convention prolonge la vision européenne à l’échelle nationale :

  • en renforçant les partenariats entre ARS et DRAC,
  • en formant les professionnels de la culture et du soin,
  • et en soutenant des projets pérennes sur les territoires.

J’en avais déjà parlé dans mon précédent article sur la nouvelle convention Culture & Santé. Ce texte marque une étape essentielle vers une politique du soin plus humaine, plus sensible, plus ancrée dans le réel.

Entre le rapport européen et la convention française, on retrouve une même grammaire :

  • reconnaître la santé mentale comme enjeu majeur,
  • placer les droits culturels au cœur des politiques publiques,
  • promouvoir la prévention et le bien-être,
  • renforcer la formation intersectorielle,
  • et soutenir une approche inclusive de la culture.

Deux niveaux, une volonté commune :

Celle d’une société qui commence à comprendre que les arts et la culture ne sont pas un luxe, mais une condition d’une bonne santé individuelle et démocratique.

Sur le papier, ces orientations sont enthousiasmantes. Sur le terrain, elles trouvent déjà des échos très concrets.

Chaque semaine, dans les EHPAD ou résidences que je traverse, je vois cette idée s’incarner. Quand des résidents fredonnent un air de Piaf, quand un monsieur me raconte son coup de foudre lors d’un atelier de broderie ou de discussion à visée philosophique. Ces moments devienent des espaces de parole et de rires, de larmes aussi. Il ne s’agit pas d’“animation” mais bien de reconnaissance.

Atelier textile dans le cadre du projet MOMENTUM de Take It Arty ! par Hélène Voinson à l’EHPAD Niederbourg d’Illkirch Graffenstaden. 2025.

La culture agit ici comme un espace de respiration symbolique dans un environnement médicalisé souvent froid et répétitif. Elle redonne du sens là où tout semble cadré et « joué d’avance ». Ces rencontres artistiques amènent à repenser l’exister, autrement que par le prisme de la dépendance.

Pour que ces ambitions ne restent pas théoriques, il faut du courage et du concret (et je ne cesserai de le répéter) :

  • des financements durables, pas seulement des appels à projets ponctuels ;
  • une reconnaissance professionnelle pour les artistes et médiateurs culturels ;
  • une vraie place donnée à la voix des seniors dans la conception des projets ;
  • et une évaluation qualitative de ce que ces démarches produisent sur le lien, le sens, la dignité.

Ces deux textes sont une chance. Mais ils ne suffiront pas sans l’engagement des acteurs de terrain, soignants, artistes, institutions, proches aidants, qui tissent au quotidien ce lien fragile entre culture et soin.

La santé n’est pas seulement l’affaire du corps. C’est aussi celle du regard qu’on porte sur soi, des émotions qu’on peut encore exprimer, des histoires qu’on continue à raconter. C’est les relations que l’on entretient, les belles choses dont on se souvient. Et c’est à cet endroit que les arts et la culture agissent comme un « médicament » : elles prennent soin du lien, de ce qui relie les êtres, au-delà de la maladie ou de la perte.

Le modèle biopsychosocial mis en avant dans le rapport européen souligne cette interdépendance de facteurs qui permettent à chacun d’entre-nous d’être et de rester en bonne santé. Ces trois sphères ouvrent le champ des possibles en matière de réflexion pour innover, agir dans l’optique de réduire les inégalités et d’encourager la promotion de ces pratiques.

Le rapport européen disait : “Le moment d’agir, c’est maintenant.”
Dans les EHPAD, il a déjà commencé — silencieusement, patiemment, à travers des gestes simples et des créations partagées.

Parce que la culture, ici, ne vient pas réparer : elle vient rendre la vie habitable.

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