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|| Al revés

– à l’envers

A nouveau, le soleil indique le sud à la moitié du jour. Les étoiles ont repris leur place dans le ciel. Il n’est plus question de découvrir mais de redécouvrir ; et de coucher, tant qu’elles sont encore tièdes, les dernières impressions de ce voyage au bout du monde.

 » Revenir, c’est aussi partir ailleurs. » Roman de Castro

Fin janvier, j’ai quitté l’Argentine et traversé, en bus, la majestueuse Cordillère des Andes pour arriver au Chili où j’ai passé le quatrième et dernier mois de mon périple en Amérique du Sud.

J’ai tout de suite été frappée par l’esprit très européen de la capitale où nous nous sommes arrêtés 48h. Je me suis presque sentie transportée à Madrid. Bien évidemment, l’histoire du Chili est fortement marquée par la colonisation espagnole et son développement économique, le plus prospère du continent, n’a pas manqué de renforcer ce sentiment.

Toutefois, je n’ai pas oublié que les premières impressions sont ce qu’elles sont : une ribambelle de comparaisons avec ce que l’on connait, pour se rassurer le plus souvent. L’expérience vient rapidement envoyer valser tout ce que l’on croit savoir, penser ou avoir cru. Ce voyage a été l’occasion de décocher des cases et de concevoir de nouveaux référentiels.

Félix et moi avions décidé de nous rendre directement à Valparaiso, importante ville portuaire aux 42 collines, appelées « cerros » et berceau du street art. Félix avait des propositions de résidence et moi des contacts avec des collectifs de brodeuses. En chemin, d’immenses incendies meurtriers ont démarré. Les artistes que je devais rencontrer se sont dédiées à l’aide humanitaire sur place et les projets de rencontre, pour ma part, n’ont pas pu aboutir.

Au-delà de la peur, l’impuissance et la tristesse m’ont poussée à repartir à Santiago. Félix a poursuivi son séjour là-bas (je vous invite vivement à découvrir ses réalisations sur son compte Instagram).

Je suis retournée à « Valpo », comme on dit là-bas, fin février lui dire « Hasta luego » et profiter une dernière fois des beautés qu’offre à voir cette ville incroyablement poétique. A Santiago, j’ai fait de nouvelles rencontres qui ont imprégné, de douceur et de joie, ces dernières semaines de voyage.

A Santiago, l’art s’invite sur les murs de la ville, il est partout où l’on veut bien le voir. Dans les quatre pays que j’ai traversé, l’expression artistique prend sa place dans l’espace public et son importance est capitale.

L’art de rue n’est pas seulement décoratif ou ornemental. Il est utilisé pour transmettre un message, dénoncer et questionner la société et, le plus souvent, le fonctionnement politique du pays. Au Chili, sont dénoncés les affres de la dictature, les abus et la corruption. On note un appel citoyen à renforcer la démocratie, la lutte collective et le street art est un des vecteurs de communication important entre les habitants. Il faut savoir que Valparaiso est l’une des capitales du Street Art en Amérique du sud et Santiago n’est pas en reste. A Lima, La Paz, en Argentine aussi, nous avons découvert de véritables musées à ciel ouvert. La peinture de rue est particulièrement qualitative, libre et respectée. Le Street art est un des moyens de lutte politique très présent dans le monde, particulièrement actif et puissant en Amérique latine. L’art de manière global est un outil de revendication très populaire dans cette zone du globe où l’instabilité politique et la pauvreté prédominent.

Les majorité des femmes des pays que j’ai visité lors de ce voyage, ont un savoir manuel très riche, notamment en ce qui concerne les arts textiles dits domestiques comme la couture, la broderie, le crochet… Ceci est bien évidemment à mettre en corrélation avec l’histoire et l’évolution des droits des femmes sur le continent. A mon échelle, en Argentine comme au Chili, j’ai pu observer que les nouvelles générations d’artistes infusent avec brio leur héritage culturel dans l’univers des arts contemporains. Les savoirs transmis entre les femmes, de génération en génération, participent à la création d’œuvres mêlant tradition et modernité, aux messages soutenant à la fois la lutte pour les droits des femmes et le devoir de mémoire collective.

J’ai rencontré Paulina Sepulveda, artiste textile chilienne, qui m’a invitée à découvrir son univers artistique et m’a accueillie comme une amie. J’avais contacté sa sœur, Carolina, qui vit à Lille et est une artiste brodeuse de talent – vous pouvez découvrir son travail sur les réseaux « Broder des Ailes » -. Elle m’a mise en contact avec Pauli et je ne les remercierai jamais assez, elles et leurs parents.

Paulina est artiste textile, elle se dédie au « textile en mouvement ». Elle réalise au crochet des costumes qui sont alors portés par des acteurs ou des danseurs. Son thème de prédilection : la nature et plus particulièrement la préservation des sols et du vivant. Artiste sensible et solaire, elle partage également sa vision du monde grâce à l’écriture et l’aquarelle. Vous pouvez découvrir son travail et ses engagements sur Instagram @paulipez.cl. Paulina est une artiste engagée et son dévouement au vivant n’a d’égal que sa gentillesse. Elle a appris le crochet toute petite et le manie à la perfection. L’art et la pratique des arts textiles sont très présents dans sa famille. Paulina et sa sœur Carolina en ont fait leur art, leur métier.

Ser de Mar »
Manta de Rayas
Danzar y jugar con los colores

Creación textil: @paulipez.cl
Viste y danza: @paulipez.cl
Fotos y video: @beatrizyloscuerposcelestes

Tierra que se levanta
Fotografía: @lemur_miaumiau
Actor: @pancho.araya67
Creación textil: @paulipez.cl

Le Chili est un pays récemment sorti de la dictature, celle de Pinochet, qui a pris fin en 1990. J’avais déjà pu percevoir ce lien très fort entre les arts et la politique au pays du Tango. L’engagement citoyen et le devoir de mémoire imprègnent le quotidien de tous les habitants qui vivent encore dans un climat politique très difficile.

Durant ce dernier mois de voyage, je souhaitais réellement approcher l’art des Arpilleras, art textile chilien essentiellement féminin et féministe, symbole de désobéissance civile durant la dictature et encore très actuel dans sa pratique. Arpilleras signifie « toile de jute ». Ce sont des tableaux en tissus, réalisés à la manière de patchwork, qui racontent des scènes historiques et/ou de la vie quotidienne.

Cet article de Roberta Garieri sur le site de Aware Woman Artists est très bien écrit au sujet des Arpilleras > à lire ICI.

« Où sont les détenus disparus ? » Arpillera exposée au Musée des Beaux Arts de Santiago du Chili

Les premières artistes, appelées « arpilleristas » se retrouvaient déjà ensemble à la Isla Negra, petite ville balnéaire à environ deux heures de bus de la capitale où est enterré Pablo Neruda. Elles collaient et brodaient de fils de laine des tissus et autres toiles de jute. Durant la dictature, les techniques ont évolué, par l’intégration de morceaux de tissus à la manière du patchwork notamment, et les œuvres ont pris une dimension de revendication et de dénonciation du non respect des Droits de l’Homme.

Aujourd’hui encore, les femmes se réunissent très souvent en collectifs et créent ensemble des œuvres textiles dédiées à maintenir vivante la douloureuse mémoire d’une Histoire très récente. La pratique poursuit ses objectifs, notamment concernant les droits des femmes mais se met aussi au service des combats actuels tels que la lutte contre le dérèglement climatique.

J’ai eu la chance de découvrir plusieurs expositions d’Arpilleras et de comprendre un peu mieux l’histoire du pays. J’ai été particulièrement touchée par la bienveillance et la joie qui anime ces artistes du quotidien. La force collective émane et brille ; elle donne toute sa puissance à la lutte.


Et comme toutes les étapes de ce voyage, le Chili aura surtout été marqué par les rencontres que j’ai faites et qui ont donné à mes souvenirs, ces couleurs si particulières et uniques.

Un proverbe berbère dit « Voyager c’est aller de soi à soi en passant par les autres ».

A Santiago, j’ai rencontré des artistes de la vie qui m’ont fait découvrir et aimer ce pays aux mille facettes. Ce voyage, dans son intégralité, aura intimement chamboulé ma manière de voir le monde. J’ai rencontré de nouvelles parties de moi auxquelles j’ai dorénavant envie de laisser plus de place. J’ai eu une chance infinie d’avoir pu vivre cette aventure et je veux partager au maximum cette « buena onda » qui, je l’espère, restera avec moi longtemps.

J’ai aussi pris conscience de l’importance de lutter et de se battre pour préserver nos droits et notre démocratie. Qu’elle est fragile et instable. Que le travail de mémoire collective est primordial pour comprendre et tenter d’enrayer les dérives que nous constatons encore avec horreur. Que la lutte rapproche, et peut, même et surtout dans des cas extrêmes, se faire dans la joie et l’espérance. Finalement, cette expérience aura été une invitation au mouvement, au faire, à la pensée et surtout à l’action.

« La démocratie nous la faisons ensemble. » Musée national d’Histoire du Chili
Vue depuis le Cerro San Cristobal (Merci Lynda pour la photo)
Oeuvre de Street Art pas loin de chez Lynda à Santiago

Un mois après le retour, je réussis enfin à clôturer cet article. La nostalgie s’est emparée de ma plume très rapidement, il a fallu du temps pour la transformer et remettre tout « à l’endroit ». Merci à vous d’avoir suivi le voyage !

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Je profite de cet article pour remercier chaleureusement toutes les personnes avec qui j’ai construit le récit de cette aventure durant ces quatre merveilleux mois. Une pensée spéciale à : Coralie & Wilver, Betsy, Julito, Gina, Ale, Lynda, Paulina, Beatriz, Seba & Valia.

Mon cher Félix, ensemble nous avons réalisé un rêve qui date de notre rencontre (soit à peu près 9 ans !!) : merci mon ami et à bientôt pour de nouveaux projets !

A Marie, ma grand-mère, avec qui je dansais le tango argentin.

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