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Ailleurs en Europe, ça se passe comment l’art et la culture chez les seniors ?

Retours sur une semaine d’échanges dédiée à l’accompagnement artistique du vieillissement

En juin dernier, j’ai participé à la résidence artistique internationale organisée dans le cadre de la Culture And Health Platform, un programme européen coordonné par Culture Action Europe. Ce projet soutient les artistes qui explorent les liens entre culture, santé, éducation, soins et innovation sociale.

J’ai souhaité prendre part à cette résidence dans le but d’échanger avec des pairs travaillant à l’intersection de l’art, de la culture et de la santé, observer des pratiques inspirantes dans d’autres contextes et partager mes questionnements autour des projets artistiques à domicile et des personnes vivant avec des troubles cognitifs.

Durant cinq jours, aux Pays‑Bas, nous avons organisé visites d’institutions de soins aux personnes âgées, participé à des ateliers pratiques et créé des espaces d’échange et de réflexion avec des professionnels du secteur autour du « creative ageing ».

C’est un vrai privilège d’avoir vécu cette expérience avec quatre artistes européennes, toutes talentueuses et animées de la même passion pour l’accompagnement artistique des personnes âgées.

  • Cláudia Andrade, venue du Portugal, est une force de la nature : très dynamique, elle déborde d’énergie et d’idées. Comédienne, pédagogue et metteuse en scène, elle mêle théâtre communautaire, clown, chant et marionnettes pour créer des projets vivants et participatifs, toujours à l’écoute des publics. Elle a créé un projet autour de sa grand-mère qui nous a toutes et tous profondément touché !
  • Catherine Ebser, autrichienne, est une photographe enjouée et profondément empathique. Son travail autour des portraits de personnes âgées, notamment avec son projet « Altmodisch » (qui signifie « oldfashioned »), allie rigueur artistique et grande sensibilité. Elle donne de la voix aux personnes âgées qu’on n’entend plus assez.
  • Caroline Schofield, artiste irlandaise possède, au-delà d’un talent indéniable, une âme d’enfant curieuse et ouverte. Son approche douce et poétique de l’art en milieu hospitalier apporte une fraîcheur et une bienveillance qui nous rappellent l’importance de la créativité comme lien et soin.
  • Lidija Pisker, journaliste multimédia et artiste italo-bosniaque, qui m’a touchée par la richesse de son expérience. Elle sait capter les récits des personnes âgées isolées et donner forme à leurs histoires avec justesse et délicatesse grâce à son projet « Nas most Zenica ».

Cette mobilité m’a permis de constater que les Pays-Bas allouent davantage de moyens financiers et humains à ces projets, ce qui facilite leur mise en œuvre. Elle m’a également confortée dans l’idée que les effets positifs des pratiques artistiques sur le bien-être ne sont plus à prouver, et qu’une communauté engagée œuvre, partout en Europe, pour faire avancer ces démarches.

Les métiers situés à la croisée des arts et de la santé sont en pleine évolution. Ils exigent de sortir du travail en silo pour favoriser de véritables coopérations transdisciplinaires — entre artistes, soignants, coordinateurs, institutions. Ce dialogue, souvent long et complexe, reste indispensable pour inventer de nouvelles formes d’accompagnement, plus humaines et plus sensibles.

Au fil des échanges, un constat revenait sans cesse : nous faisons un travail essentiel, mais encore fragile. Partout en Europe, les artistes et médiateurs culturels qui œuvrent dans le champ du soin composent avec la précarité. Les financements sont ponctuels, les projets reposent sur des appels à projets ou du mécénat incertain, et le temps accordé à la coordination et à l’état des lieux (que j’appelle diagnostique sensible) pourtant crucial, n’est presque jamais reconnu.

Pourtant, les bénéfices sont évidents. Les pratiques artistiques nourrissent les liens, apaisent les tensions personnelles et professionnelles. Elles redonnent du sens. Elles offrent, notamment aux personnes âgées, un espace de liberté, un terrain de jeu symbolique où la mémoire et la sensibilité peuvent reprendre leur place.

Ces métiers “entre les cases” demandent de la patience, de la conviction et une grande capacité d’adaptation. Les mondes sanitaire et culturel ne parlent pas toujours la même langue : tisser des passerelles demande du temps, de la diplomatie et bien souvent, un brin d’obstination.

Mais c’est précisément dans cet entre-deux que réside la richesse du travail : dans la rencontre, dans ce qui se fabrique à hauteur d’humain.

Creative Ageing, c’est quoi ?
Le creative ageing (ou vieillissement créatif) désigne les pratiques artistiques et culturelles qui soutiennent le bien-être des personnes âgées en favorisant leur expression, participation et lien social.
Plutôt que d’envisager le grand âge comme une période de retrait, il s’agit de le considérer comme un temps d’invention et de transmission.
Ces démarches – ateliers d’art, résidences, projets participatifs – valorisent la créativité comme levier de santé, de dignité et de citoyenneté culturelle.

Parmi les institutions visitées, deux lieux m’ont particulièrement marquée.
À Eindhoven, la résidence seniors Vitalis propose un environnement à la fois stimulant et apaisant : les espaces y sont pensés pour favoriser la créativité au quotidien et l’art y est véritablement intégré à la vie du lieu.

À Leiden, l’Academy of Vitality and Ageing m’a profondément impressionnée par la qualité de son approche : nous avons été reçues avec une gentillesse rare et les échanges ont porté sur des sujets essentiels : l’éthique et l’esthétique du care, les pathologies gériatriques comme les trouble de démence, le self-care des soignants, etc. Autant de notions qui redéfinissent la place du soin, en y introduisant la sensibilité et la réflexion artistique.

J’ai aussi eu la chance de visiter le Van Abbemuseum, à Eindhoven, dont la médiation est d’une richesse exemplaire. Les outils développés pour favoriser l’accessibilité sensorielle, comme ces papiers parfumés permettant de s’immerger dans l’ambiance d’une œuvre. Ces supports innovants rappellent que la culture peut s’adresser à tous les sens et à toutes les formes d’attention.

Cette résidence n’était pas une parenthèse, mais une étape d’un mouvement plus large : celui porté par la Culture and Health Platform, un réseau européen qui met en lien artistes, chercheurs, soignants et institutions pour favoriser la reconnaissance du rôle de la culture dans la santé publique.

À travers des rencontres, des mobilités et des programmes de coopération, la plateforme contribue à faire émerger des initiatives locales et transnationales : des projets participatifs dans les hôpitaux, des résidences d’artistes en EHPAD, des formations croisées entre professionnels du soin et de la culture. Autant d’expériences qui nourrissent une réflexion commune : comment faire de la création un outil de santé et du soin un espace de créativité partagée ?

Ces démarches restent fragiles, certes, mais elles s’enracinent peu à peu. La culture peut transformer les lieux de soins non pas seulement en les « embellissant », mais en y introduisant du sensible, du lien, de la réflexion.

À notre échelle, chacune de nos initiatives vient renforcer ce maillage européen. Et c’est peut-être là, dans ce réseau patient de pratiques et de convictions, que se construit le changement.


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